Les années 60 : la généalogie fait rêver !

Publié le par AnarchivistiK Moe


Voici un nouvel article très sympathique du magazine Femmes d'Aujourd'hui du 17 mars 1960 [n°776].

Aujourd'hui, nous avons un peu oublié la possibilité d'hériter du tonton parti aux Etats-Unis et ayant réussi là-bas.

Peut-être peut-on voir là une des premières raisons de l'engouement pour la généalogie ?! En tout cas, nous voilà une jolie présentation du métier de Généalogiste professionnel.

Ca pourrait nous rappeler un certain film où on répète maintes et maintes fois : " 100 PATAAAAATES ! "


"MADAME, VOUS HERITEZ DE DEUX MILLIONS !

On a beau être réaliste et penser que la fortune ne tombe pas du ciel, il n'empêche que le jour où un inconnu vient vous dire : "Madame, vous héritez de deux millions", on est tout près de croire aux contes de fées. C'est ce qui arriva dernièrement à une jeune femme qui apprit, un beau matin, qu'elle avait, en Amérique, un cousin au sixième degré, que ce cousin venait de mourir intestat, qu'on avait beaucoup de mal à découvrir sa famille, car il vivait sous un faux nom, qu'elle était sa seule héritière et qu'un important capital l'attendait chez le notaire. De quoi rêver et perdre un peu la tête ! Mais de quoi, aussi, quand on est une femme avisée, s'assurer pour l'avenir une vie plus large et plus facile.

Ainsi les héritages inespérés ne sont pas imaginaires, le vingtième siècle n'a pas détruit le mythe de l'oncle de l'Amérique, et bien des gens, qui n'attendaient aucun cadeau de la fortune, se retrouvent soudain à la tête d'une somme d'argent considérable. Tout cela se passe à longueur d'année et à notre insu.

Mais il faut croire que le nombre des successions vacantes est assez important, car il existe de par la France une vingtaine d'études chargées de retrouver les héritiers inconnus des défunts. Dans ces cabinets juridiques, des hommes poursuivent un travail qui réclame à la fois la patience du bénédictin et le flair du détective : les généalogistes. Où et quand commencent et finissent leurs attributions ? Comment sont-ils informés des héritages sans successeurs ? De quels moyens disposent ces fins limiers pour retrouver des traces effacées par les ans ? Le public l'ignore généralement. Il se borne à ranger le généalogiste dans la catégorie assez vague des hommes de loi, mêlant plus ou moins ses fonctions avec celles du notaire, du curateur ou du liquidateur testamentaire.

Voyons-le exercer son ministère et ses talents à la lumière d'un cas que m'a relaté l'un des représentants de cette curieuse profession. Un peu avant la guerre, celui-ci apprenait d'un informateur qu'un nommé "Weaver" venait de s'éteindre aux Etats-Unis. Ici, j'introduis une parenthèse pour dire que ce deuxième exemple américain ne relève pas du hasard. En effet, la moitié des héritages non réclamés se trouvent à l'étranger, et l'étranger, c'est presque toujours l'Amérique ! Donc voici M. Weaver qui laisse à son décès un imposant paquet de dollars. A qui iront-ils ? Nul ne le sait. Seuls renseignements transmis par ses amis au généalogiste : Weaver ne possède aucun parent en territoire américain, car, arrivé là-bas célibataire, il ne s'y est jamais marié. . Par ailleurs, il est Français, né en France. Pourtant , autre détail connu, son père servit jadis dans un régiment de hussards du Grand-Duché de Bade en Allemagne. Tout cela forme un réseau d'indices à la fois ténus et disparates. Il s'agit néanmoins d'en faire jaillir la lumière.

Pour commencer, le généalogiste pensa que ce nom de Weaver, à consonance anglo-saxonne, n'était pas le nom véritable de ce Français défunt. Peut-être s'était-il borné à traduire le sien dans la langue de l'oncle Sam ? Peut-être en France, s'appelait-il Tisserand (traduction du mot Weaver) ? Le généalogiste, digne émule d'Hercule Poirot, émit alors une autre hypothèse. Si "weaver" est  la traduction du trançais "tisserand", il est aussi celle de l'allemand "weber". Or, en France et surtout en Alsace, beaucoup de gens s'appellent Weber. Il se tourna donc de ce côté et il trouva. Un "Weber" correspondant à l'âge  indiqué avait revêtu à Bade l'uniforme en question. Or, ce Weber appartenait à une famille alsacienne dont plusieurs membres, par conviction légitimiste, avaient émigré en 1830, sous la moarchie de Juillet. Tout devenait clair, lumineux. Et l'héritage échut à trois cousins du défunt qui ignoraient et l'épopée badoise, et l'expatriation en Amérique de leur lointain parent.

Dans cette affaire, comme dans beaucoup d'autres d'ailleurs, la première tâche du généalogiste a été d'identifier le défunt. pour cela, il a usé de son intuition et fait appel à ses facultés imaginatives. Chaque hypothèse retenue a déclenché une série de perquisitions systématiques dans les registres d'état civil, source à laquelle le généalogiste va constamment puiser, avec l'espoir de trouver la solution de ses énigmes. Naturellement, il dispose d'une autorisation spéciale pour accéder à ces grands livres, qu'il s'agisse de ceux qu'on enfouit dans les mairies de campagnes ou d'autres dormant sous la poussière des greffes d'arrondissements. Tout le monde n'est pas apte à effectuer ce travail. Il requiert de la patience, de l'initiative, de bons yeux, une attention qui ne fléchit pas. Car une certaine torpeur risque de gagner celui qui, pendant des heures, parcourt ces colonnes remplies d'une écriture penchée, dans un bruissement de feuilles qu'on tourne, sans autre compagnie que celle d'un poêle qui ronfle ou d'un chat qui ronronne. Un généalogiste m'a dit qu'il avait raté plusieurs affaires à cause de la non-persévérance (ce n'était même pas de la négligence) d'un de ses collaborateurs. Celui-ci avait refermé un registre trop tôt, pensant n'y plus rien découvrir. Or, ce qu'il cherchait s'y trouvait et un concurrent qui s'intéressait au même héritage sut aller jusqu'au bout.

Une étude bien équipée possède une brigade de chercheurs itinérants dont certains se déplacent jusqu'au bout du monde s'il le faut. Ce sont généralement des hommes. Un autre groupe de chercheurs poursuit sur place les investigations nécessaires et consulte les fiches privées de l'étude qui, dans certains cas, atteignent le nombre fantastique de cinquante millions. Cinquante millions de petits cartons blancs portant noms, prénoms, adresses, dates de naissance, de mariage et de décès occupent, dans l'importante étude que j'ai visitée, cinq immenses salles remplies de casiers et de boîtes coulissantes. Les salles ouvrent sur une petite cour sombre de grande ville. Un faible éclairage les arrache à l'obscurité. Il règne là, comme dans certaines bibliothèques publiques, une ambiance qui pourrait être mortellement ennuyeuse pour certains, mais qui est exaltante pour ceux qui ont choisi ce métier. Pour s'occuper de généalogie, il faut une sorte de passion.


Les renseignements qu'on trouve sur ces fiches ont été soigneusement recopiés dans les mairies, à une époque où l'on pouvait occuper des gens à ces besognes sans qu'il en coutât trop. De nos jours, il ne faut plus y penser et ce système a été remplacé par celui de la photocopie, plus rapide et, malgré tout, moins cher. 

Si la première tâche du généalogiste consiste à identifier le défunt (il n'y arrive pas toujours), la seconde est de retrouver l'héritier. Souvent, ce dernier est environné d'une brume aussi opaque que celui-là. Voici, par exemple, une femme qui meurt en laissant des biens et aussi des valeurs et des titres. Or, elle n'a pas pris la précaution de tester et on ne lui connait point de famille, à l'exception d'un enfant naturel, d'ailleurs non reconnu, qu'elle a confié à l'Assistance publique lors de la naissance. Indices bien frêles, on le voit. Toutefois, en examinant les papiers de la défunte, le notaire découvre une lettre qui prouve que celle-ci a cherché trente-cinq ans plus tôt, à se renseigner sur son enfant. La lettre avait été écrite par une voisine de la nourrice du bébé qui acceptait alors de rencontrer la mère pour lui parler de sa fille. Elle accusait même réception des vingt francs qu'on lui avait remis pour payer son voyage à Paris.

Eh bien, c'est grâce à ce détail anodin en apparence, que le généalogiste découvrit la piste qu'il cherchait. Et voici comment. Il fit faire des recherches dans toutes les communes dont le prix du traje, pour se rendre à Paris, s'élevait à l'époque à vingt francs, ce qui permettait de parcourir une soixantaine de kilomètres environ. Au bout de deux mois d'enquête, qui avaient occupé trois personnes, il s'arrêta dans un petit village où habitaient encore la nourrice et sa voisine. Tout alla très vite, dès lors, et l'héritage fut remis à qui de droit.


Mais toutes les affaires soumises à la perspicacité du généalogiste ne connaissent pas cette heureuse issue. En général, celui-ci compte 60 pou
r 100 d'échecs. D'abord, il peut ne découvrir aucun héritier, ou bien aucun héritier à un degré successible, car le code civil limite le droit de succession au sixième degré. Il arrive aussi que, pendant la durée des recherches, on tombe sur un testament qui remet tout en question. Autres cas d'échecs : la succession s'avère finalement si grevée de dettes que le bénéficiaire prfère y renoncer ; ou encore on a bien identifié un héritier, mais celui-ci se dérobe. C'est arrivé à une vieille femme à qui avait échu 200.000 francs. Or cette malheureuse, pressée par le besoin, s'était laissée aller à commettre un larcin. Depuis lors, elle se barricadait chez elle, changeait constamment d'adresse. Quand le généalogiste finit par retrouver sa trace, elle chuchota à travers le judas de sa porte : "Un moment, s'il vous plaît, je vais ouvrir". Et elle s'échappa. Elle était à mille lieues de penser qu'on lui apportait bien plus que la somme qui l'aurait libérée des poursuites.

On n'en finirait pas de raconter toutes les histoires surprenantes ou un peu tristes qu'on entend dans les cabinets de généalogistes. Il ne faut surtout pas interroger ceux-ci sur l'emploi qu'ont fait leurs clients du pactole soudain tombé entre leurs mains. Ils vous diraient que telle vieille dame, qui vivait "avant" dans une paisible maison de retraite, se découvrit "après" de bonnes amies qui s'employèrent à la ruiner. Ou que tel jeune homme, trouvant sa fiancée indigne de son nouvel état, la quitta, en épousa une autre, se lança dans les affaires et y perdit jusqu'à son dernier sou.

Je refuse, pour ma part, d'entendre ces contes de fées qui finissent mal. Ils ne respectent pas la tradition du genre ! Je préfère garder mes illusions et me dire que, pour un héritage mal géré, il en est beaucoup d'autres qui ont apporté une confortable aisance et (peut-être !) le bonheur. Mais comme les gens heureuse n'ont pas d'histoire, le généalogiste n'en saura jamais rien !

Reportage de Thérèse LEDRE."
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